Le Petit Poisson Noir - Ata Gallery - Peinture Numérique - Digital Painting

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Le Petit Poisson Noir

LIVRE



Le Petit Poisson Noir
  • Ce chef-d'oeuvre de la littérature iranienne de Samad Behrangui est publié en 1968
  • Traduit et illustré par Ata Irvani

Ce conte intemporel sur la liberté et le courage, traduit dans plus de 15 langues.





C'était la nuit de Yalda, la première nuit d’hiver. Au fond de la mer, un vieux poisson avait réuni tous ses enfants et petits-enfants. Il leur racontait une histoire.
 
« Il était une fois un petit poisson noir qui vivait avec sa mère dans un petit cours d'eau. Ce cours d'eau jaillissait des rochers et coulait au fond de la vallée. La maison du petit poisson noir et de sa mère se trouvait derrière une pierre noire, sous un toit de mousses.
 
Le petit poisson noir désirait voir, au moins une fois dans leur maison, le clair de lune ! Le petit poisson noir était enfant unique, car des dix mille œufs qu’avait pondus sa mère, il était le seul survivant. La mère et l'enfant jouaient du matin au soir. Ils se mêlaient quelquefois aux autres poissons, allaient et venaient très vite dans peu de place.
 
Depuis quelques jours, il était préoccupé et parlait peu. Avec lassitude et sans entrain, il allait et venait d'un côté, de l'autre. La plupart du temps, il était dépassé par sa mère. La mère croyait que son enfant était souffrant et que cela passerait vite. Mais le mal-être du petit poisson noir venait d'ailleurs.

Un matin, avant l'aube, il réveilla sa mère et dit :

– Mère ! Je voudrais te parler.

La mère, encore somnolente, répondit :

– Cher enfant ! Maintenant ? Ce n'est pas le moment ! Tu me parleras plus tard. N'est-ce pas mieux d'aller se promener ?

– Non, mère, je ne veux plus me promener. Je voudrais partir d'ici.

– Faut-il absolument que tu partes ?

– Oui, mère, il faut que je m'en aille.

– Mais enfin, un matin si tôt, où veux-tu aller ?

– Je voudrais aller voir où finit le cours d'eau. Sais-tu, mère, depuis plusieurs mois j'y songe et je n’ai toujours pas de réponse ! Depuis hier soir, je n'ai pas pu fermer l'œil. Finalement, j'ai décidé d'aller trouver la fin du cours d'eau. J'aimerais savoir ce qui se passe ailleurs.
 
La mère rit et dit :

– Moi aussi, quand j'étais enfant, je pensais à la même chose que toi. Mais enfin, mon chéri, le cours d'eau n'a ni début ni fin. Il s’écoule toujours, sans jamais s’arrêter.

– Voyons, mère ! Tout n'a-t-il pas un début et une fin ? Le jour touche à sa fin, la nuit finit, la semaine, le mois, l'année… »
 
La mère l’interrompit :
— Assez de ces paroles ! Lève-toi, allons nous promener. Ce n’est pas le moment de parler ainsi.

— Non, mère. Je suis fatigué de ces promenades qui ne mènent nulle part. Je veux aller voir ce qui se passe ailleurs. Tu croiras peut-être que quelqu’un m’a influencé. Bien sûr, j’ai appris beaucoup des autres… mais aussi que la plupart des poissons, en vieillissant, regrettent leur vie. Ils se plaignent d’avoir gaspillé leur temps, gémissent et maudissent leur sort. Je veux savoir si vivre, c’est seulement tourner en rond dans un espace minuscule, ou s’il existe d’autres façons de vivre.

Sa mère le fixa un instant, stupéfaite :
— Mon pauvre enfant… as-tu perdu la raison ? « Le monde », qu’est-ce que ça veut dire ? Le monde, c’est ici. Et la vie, c’est ce que nous avons.

À ce moment-là, un grand poisson voisin s’approcha de leur maison :
— Voisine, pourquoi disputes-tu ton enfant ? Vous ne partez pas en promenade aujourd’hui ?

La mère sortit et répondit :
— Quelle époque étrange ! Voilà que les enfants veulent maintenant apprendre des choses à leur mère !

— Comment ça ? demanda le grand poisson.

— Regarde-le donc ! Ce petit veut aller “voir le monde” ! Que de grands mots pour un si petit poisson !

La voisine s’adressa au Petit Poisson Noir :
— Et depuis quand es-tu devenu savant et philosophe, petit ?

— Madame, je ne sais pas ce que vous entendez par “savant” ou “philosophe”. Je suis juste las de ces promenades sans but. Je ne veux pas continuer à faire semblant d’être heureux… pour un jour me réveiller vieux, ignorant, et me dire que j’ai tout perdu.

— Oh ! Quelles paroles ! s’exclama la voisine.


La mère soupira :
— Je n’aurais jamais cru que mon unique enfant parlerait ainsi… Qui t’a mis ces idées en tête ?

— Personne, mère. J’ai une intelligence pour penser. J’ai des yeux pour voir.

La voisine intervint :
— Sœur, tu te souviens de cet escargot tordu ?

— Ah oui… tu as raison. Il tournait toujours autour de mon fils. Que Dieu le maudisse !

— Mère ! C’était mon ami.

— On n’avait jamais entendu parler d’une amitié entre un poisson et un escargot !

Le Petit Poisson Noir répondit :
— Eh bien, moi, je n’avais jamais entendu dire qu’un poisson pouvait haïr un escargot… et pourtant, vous l’avez fait disparaître.

— C’est du passé, répliqua la voisine.
 
— Ce n’est pas moi qui ai rouvert le sujet, dit le Petit Poisson Noir.

Sa mère reprit :
— Il méritait son sort ! As-tu oublié tout ce qu’il disait, toutes ses allées et venues suspectes ?

— Alors, éliminez-moi aussi, conclut le Petit Poisson Noir. Car je dis la même chose que lui.

Le ton de la dispute attira d’autres poissons curieux. Les paroles du Petit Poisson Noir les irritaient.

— Tu crois qu’on va te plaindre ? lança un vieux poisson.

— Il lui faudrait juste une petite correction, ajouta un autre.

La mère s’interposa :
— Écartez-vous ! Ne touchez pas à mon enfant !

Un poisson murmura :
— Madame, si vous ne l’éduquez pas, vous en subirez les conséquences…

La voisine renchérit :
— J’ai honte d’habiter près de vous.

— Tant qu’il n’est pas encore dangereux, faisons-lui subir le même sort qu’au vieil escargot, suggéra un autre.

Mais avant qu’ils ne puissent agir, les amis du Petit Poisson Noir l’entourèrent et l’éloignèrent de la foule en colère.

La mère, bouleversée, pleurait :
— Je vais perdre mon enfant… que puis-je faire ?

— Mère, ne pleure pas pour moi. Pleure pour ces vieux poissons sans espoir et ignorants, répondit-il.

— Ne nous insulte pas, petit ! cria quelqu’un au loin.

— Et si tu pars, ne pense pas revenir, prévint un autre.

— Ce sont juste des caprices de jeunesse, dit un troisième.

— Quels défauts trouves-tu à notre cours d’eau ? demanda un quatrième.

— Il n’y a pas d’autre monde, reprit un cinquième. Le monde, c’est ici.

— Si tu changes d’avis et reviens, nous verrons que tu es raisonnable, ajouta un sixième.

— Et puis… nous sommes habitués à te voir ici, soupira un septième.

La mère, les yeux pleins de larmes :
— Aie pitié de moi… ne pars pas…

Mais le Petit Poisson Noir n’avait plus rien à dire. Avec quelques amis, il se dirigea vers la cascade. Arrivé au bord, il se tourna vers eux :
— Au revoir ! J’espère que nous nous reverrons. Ne m’oubliez pas.

— Nous ne t’oublierons jamais, répondirent-ils. Tu nous as ouvert les yeux. Au revoir, ami sage et courageux.

 
D’un bond, le Petit Poisson Noir plongea dans la cascade et atterrit dans un grand étang. D’abord désorienté, il se mit à nager, impressionné par cette masse d’eau qu’il n’avait jamais vue.

Des milliers de têtards grouillaient autour de lui. En l’apercevant, ils éclatèrent de rire :
— Quel drôle de bonhomme ! De quelle espèce es-tu ?

— S’il vous plaît, ne m’insultez pas, répondit le Petit Poisson Noir. Je suis… un petit poisson noir. Et vous ?

— Nous ? fit l’un d’eux. Nous sommes des têtards.

— Et d’une noble lignée, ajouta un autre.

— Plus beaux que nous, il n’en existe pas au monde, affirma un troisième.

— Rien à voir avec toi, tout noir et difforme, ricana un dernier.

Le Petit Poisson Noir sourit calmement :
— Je ne pensais pas que vous étiez si fiers de vous. Mais je comprends : vous ne connaissez rien d’autre.

— Tu veux dire qu’on est idiots ? s’écrièrent-ils tous.

— Si vous ne l’étiez pas, vous sauriez que dans le monde, bien d’autres créatures se trouvent très belles. Et même votre nom est emprunté.

Piqués au vif, les têtards changèrent de sujet :
— De toute façon, tu perds ton temps. Nous, on se promène partout, du matin au soir… mais à part nos parents et quelques vers insignifiants, on ne voit personne.

— Vous ne sortez jamais de l’étang. Comment pouvez-vous prétendre “voir le monde” ? demanda le Petit Poisson Noir. Au moins, demandez-vous d’où vient l’eau… et s’il existe autre chose au-delà.

— En dehors de l’eau ?! Qu’est-ce que tu racontes ? éclatèrent-ils de rire.

— Nous n’avons jamais rien vu en dehors de l’eau… Haha ! Tu es fou !
 
Le Petit Poisson Noir faillit éclater de rire. Il pensa qu’il valait mieux laisser les têtards et continuer son chemin… mais se dit qu’il serait bon de dire deux mots à leur mère.

— Où est votre mère ? demanda-t-il.

Soudain, une voix aiguë retentit. Une grenouille, assise sur une pierre au bord de l’étang, sauta dans l’eau et s’approcha.

— Je suis là. Que veux-tu ?

— Bonjour, Madame !

La grenouille, agacée, répliqua :
— Ce ne sont que des enfants. Veux-tu les impressionner ? Moi, j’ai assez vécu pour savoir que le monde se résume à cet étang. Occupe-toi donc de tes affaires et laisse mes petits tranquilles.

— Même si tu vivais cent fois, tu ne serais qu’une grenouille prétentieuse et niaise, répondit le Petit Poisson Noir.

Furieuse, la grenouille fonça sur lui. Mais le poisson s’éloigna comme un éclair, soulevant la vase et les vers au fond de l’eau.

La vallée devenait plus étroite et sinueuse. Le ruisseau, vu d’en haut, ressemblait à un fin fil blanc. À un endroit, un gros rocher était tombé de la montagne, formant un obstacle au milieu de l’eau. Un lézard, grand comme la paume d’une main, se chauffait au soleil dessus.

En contrebas, un crabe rond grignotait une grenouille qu’il venait de capturer. Le Petit Poisson Noir s’arrêta, méfiant.

— Bonjour ! lança-t-il de loin.

Le crabe leva ses yeux ronds :
— Quel poisson poli ! Approche donc, petit.

— Je voyage pour découvrir le monde, répondit le Petit Poisson Noir. Et je préfère ne pas finir dans vos pinces.

— Tu vois tout en noir, petit froussard ?

— Ni peureux, ni pessimiste, dit le poisson. Je dis ce que mon bon sens me dicte.

— Et que te dit-il ? Que je veux te manger ?

— Ne fais pas l’innocent…



Le crabe ricana :
— Oh, tu parles de cette grenouille ? Elles pensent être les seules créatures au monde, alors je leur montre qui est le maître ici. N’aie pas peur, viens donc !

Il commença à avancer de travers et en reculant. Sa démarche était si ridicule que le Petit Poisson Noir éclata de rire :
— Malheureux ! Tu ne sais même pas marcher, et tu prétends savoir à qui appartient le monde ?

Le poisson resta à distance. Soudain, une ombre glissa dans l’eau… et un coup violent enfonça le crabe dans le sable. Du rocher, le lézard riait tellement qu’il faillit tomber à l’eau.

En levant les yeux, le Petit Poisson Noir aperçut un petit berger au bord du ruisseau. Plus loin, des moutons et des chèvres s’approchaient pour boire. Leurs bêlements résonnaient dans la vallée.



Quand le troupeau repartit, le poisson appela le lézard :
— Cher Lézard ! Je suis un Petit Poisson Noir à la recherche de la fin du ruisseau. On m’a parlé du pélican et du poisson-scie. Peux-tu m’en dire plus ?

— Le poisson-scie vit en mer, répondit le lézard. Tu ne le verras pas ici. Mais le pélican… fais attention, il pourrait se trouver plus en aval. Ne te laisse pas piéger dans la poche de son bec.

— Quelle poche ? demanda le Petit Poisson Noir.

— Le pélican, expliqua le lézard, a sous son cou une grande poche remplie d’eau. Quand il nage à la surface, il happe les poissons, qui glissent directement dans son estomac. Et s’il n’a plus faim, il les garde dans sa poche… pour les manger plus tard.

— Et un poisson prisonnier… ne peut plus sortir ? demanda le Petit Poisson Noir.

— Impossible… sauf s’il déchire la poche. Tiens, prends ceci.

Le lézard disparut un instant dans la fente du rocher et revint avec un minuscule poignard.

— Si un jour tu tombes dans la poche du pélican, cet outil pourrait te sauver.

Le Petit Poisson Noir le prit avec gratitude :
— Cher lézard, tu es vraiment généreux. Je ne sais comment te remercier.

— Pas besoin, répondit le lézard. Quand je n’ai rien à faire, je fabrique ces poignards avec des épines de plantes et je les donne aux poissons prudents comme toi.

— Y a-t-il eu d’autres poissons avant moi ?



— Bien sûr ! Beaucoup. Aujourd’hui, ils forment un groupe qui embête le pêcheur.

— Comment ça ?

— Dès qu’il lance son filet, ils y entrent tous et l’entraînent au fond de la mer.

Le lézard inclina la tête, comme pour écouter quelque chose dans la pierre.

— Mes enfants sont réveillés… je dois rentrer. Bonne route, petit.

Et il disparut dans la fissure.

Le Petit Poisson Noir reprit seul son chemin, la tête pleine de questions :
Est-ce que le ruisseau se jette vraiment dans la mer ?
Le poisson-scie mange-t-il vraiment ses semblables ?
Et le pélican… pourquoi nous en voudrait-il ?

À chaque détour, il découvrait quelque chose de nouveau.

Il se laissait glisser en roulé-boulé dans les cascades, se réchauffait au soleil, puis reprenait des forces pour continuer.

À un endroit, il aperçut un chevreuil qui buvait précipitamment.

— Beau chevreuil ! Pourquoi es-tu si pressé ?

— Un chasseur me poursuit… il m’a tiré dessus, répondit l’animal avant de s’éloigner en boitant.

Plus loin, des tortues somnolaient au soleil. Les perdreaux riaient aux éclats dans les fourrés. Le parfum des plantes flottait dans l’air et se mêlait à l’eau.

L’après-midi, la vallée s’élargit. Le ruisseau, plus large, traversait un bosquet. Le Petit Poisson Noir s’y ébattit joyeusement.
 
C’est là qu’il rencontra, pour la première fois depuis son départ, un banc de poissons.

— Hé ! Tu n’es pas d’ici, n’est-ce pas ? demandèrent quelques minuscules poissons en tournant autour de lui.

— Non, je viens de très loin. Je cherche la fin du ruisseau.

— Quel ruisseau ? Ici, nous l’appelons “rivière”.

Le Petit Poisson Noir ne répondit pas.
— Tu sais que le pélican se trouve sur ta route ?

— Oui.

— Et qu’il a une grande poche ?

— Oui, je sais.

— Et malgré ça, tu veux continuer ?

— Oui. Il faut que j’aille jusqu’au bout.
 
La nouvelle se répandit rapidement parmi les petits poissons : un étranger noir venu de loin voulait voir la fin de la rivière… et il n’avait pas peur du pélican.

Certains commencèrent à se demander s’ils ne devraient pas l’accompagner.

Mais, par crainte des adultes, les petits poissons n’osèrent rien dire.

Quelques-uns murmurèrent toutefois :

— S’il n’y avait pas le pélican, nous viendrions avec toi… mais nous avons peur de sa poche.

Au bord de la rivière, un village s’étendait. Les femmes et les jeunes filles y lavaient le linge et la vaisselle, tandis que des enfants riaient en se baignant.

Le Petit Poisson Noir observa un moment cette agitation, puis reprit sa route. Il nagea, nagea, nagea encore, jusqu’à ce que la nuit tombe.

Il se glissa sous une pierre pour dormir. Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla : la lune éclairait le monde d’une douce lumière argentée.

Il aimait tant la lune… Chez lui, il avait toujours voulu lui parler, mais sa mère le ramenait vite sous les mousses.



Cette fois, il sortit et l’appela :
— Bonjour, belle lune !
 
— Salut, petit poisson. Que fais-tu si loin de chez toi ?

— Je visite le monde.

— Le monde est immense… tu ne pourras pas tout voir.

— Tant pis, j’irai aussi loin que possible.

La lune sourit.
— J’aurais voulu rester avec toi jusqu’au matin, mais un gros nuage noir s’approche. Il va m’empêcher de t’éclairer.

— Belle lune, j’aime tellement ta lumière… j’aimerais qu’elle brille toujours.

— Petit poisson, ce n’est pas vraiment ma lumière. C’est le soleil qui m’éclaire, et je la renvoie sur la Terre. D’ailleurs… sais-tu que, bientôt, les humains veulent venir sur moi ?

— C’est impossible ! chuchota le Petit Poisson Noir.

— C’est difficile… mais les hommes font souvent l’impossible.

Elle n’eut pas le temps de finir : le nuage recouvrit son visage, et la nuit redevint sombre. Le Petit Poisson Noir resta seul, un peu étourdi par cette conversation, puis retourna sous sa pierre pour dormir.

À l’aube, des voix le réveillèrent. Au-dessus de lui, quelques petits poissons chuchotaient :
— Bonjour !

— Tiens, vous m’avez suivi ! s’étonna-t-il.

— Oui… mais nous avons toujours peur, dit l’un.

— Rien que de penser au pélican, on en tremble, ajouta un autre.

— Vous pensez trop ! Dès qu’on se mettra en route, la peur s’envolera.



Ils allaient partir, quand soudain l’eau autour d’eux se referma. Tout devint noir. Plus aucune issue.

Le Petit Poisson Noir comprit aussitôt :

— Amis… nous sommes dans la poche du pélican. Mais il nous reste une chance de nous en sortir.

Les petits poissons se mirent à pleurer.

— Tout est de ta faute ! Tu nous as entraînés, accusa l’un.

— Maintenant, il va nous avaler, c’est fini pour nous !

Un rire effrayant résonna autour d’eux. C’était le pélican :
— Quelle prise minuscule ! Haha ! J’ai presque pitié de vous… Je n’ai même pas envie de vous avaler.

Les petits poissons se mirent à supplier :
— Ô Excellence, Monsieur le Pélican, nous avons toujours entendu dire que vous étiez noble et généreux… Laissez-nous partir ! Nous vous serons fidèles à jamais !

— Je ne veux pas vous manger maintenant. J’ai déjà des réserves, regardez…

En bas, d’autres poissons, de toutes tailles, étaient entassés.
— Votre Grâce, nous n’avons rien fait, plaida l’un des petits. C’est ce Petit Poisson Noir qui nous a détournés du droit chemin !

— Bande de lâches ! gronda le Petit Poisson Noir. Vous croyez que ce pélican fourbe va vous pardonner ?

— Tu verras bien ! dit l’un. Sa Majesté va nous gracier et t’avaler toi.
 
— Oui, je vous pardonnerai… à une condition, déclara le pélican.

— Laquelle, Excellence ?

— Étranglez ce poisson intrépide, et vous serez libres.

— N’acceptez pas ! avertit le Petit Poisson Noir. Il veut que nous nous battions entre nous. J’ai un plan…

Mais les petits poissons, aveuglés par la peur, se jetèrent sur lui.

— Lâches ! Vous êtes déjà piégés… Vous n’avez aucune chance de vous sauver ainsi !

— Nous devons t’étrangler, nous voulons notre liberté !

— Réfléchissez ! Même si vous me tuez, vous resterez prisonniers. Ne croyez pas ses mensonges.

— Tu dis ça pour sauver ta peau…

— Écoutez-moi bien, dit le Petit Poisson Noir d’une voix ferme. Voici mon plan : je vais me faire passer pour mort au milieu des poissons sans vie. Nous verrons bien si le pélican vous libère. Mais si vous refusez… je n’hésiterai pas à me servir de ce poignard. Je déchirerai la poche et m’enfuirai… et tant pis pour vous.7

Un minuscule poisson, tout tremblant, l’interrompit :
— Assez ! Je n’ai plus la patience de t’écouter !

Et il se mit à pleurer bruyamment.

Le Petit Poisson Noir le regarda, agacé :
— Pourquoi avez-vous emmené ce pleurnichard ?

Il brandit son poignard. Les autres, terrifiés, finirent par accepter son idée. Ils simulèrent une bagarre, et le Petit Poisson Noir fit semblant de rendre son dernier souffle.

Puis, les minuscules poissons remontèrent et annoncèrent fièrement :
— Ô Majesté Pélican, nous avons étranglé le poisson noir intrépide !

Le pélican éclata de rire :
— Bien joué ! En récompense… je vais vous avaler vivants, pour que vous fassiez une belle promenade dans mon ventre !

Ils n’eurent pas le temps de protester. En un instant, ils furent engloutis.

Mais, au même moment, le Petit Poisson Noir déchira la poche d’un coup de poignard et s’échappa.



Le pélican hurla de douleur et replongea la tête dans l’eau pour le poursuivre… mais trop tard. Le Petit Poisson Noir filait déjà au loin.
 
Il nagea, nagea, nagea encore, jusqu’à midi. La montagne et la vallée avaient disparu. Le fleuve s’étalait maintenant dans une vaste plaine. De petits ruisseaux et rivières venaient le grossir de chaque côté.

Le Petit Poisson Noir se réjouissait de toute cette eau… jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il n’y avait plus ni fond ni bord : il était perdu dans l’immensité.

Soudain, un éclair passa près de lui : un énorme poisson-scie. Le Petit Poisson Noir échappa de justesse à ses mâchoires dentelées, remonta prendre de l’air, puis replongea.

En chemin, il rencontra un immense banc de poissons. Des milliers !

— Ami ! Où suis-je ? demanda-t-il à l’un d’eux.

— Bienvenue à la mer, répondit celui-ci en souriant.

Les autres l’entourèrent et lui expliquèrent comment rivières et fleuves finissaient ici. Ils l’invitèrent à se joindre à eux, mais le Petit Poisson Noir préféra d’abord explorer, impatient aussi de participer, un jour, à leur grand jeu : tirer le filet du pêcheur au fond de l’eau.

— Méfie-toi seulement de la mouette, le prévint l’un. Elle emporte chaque jour quatre ou cinq d’entre nous.
 
Il repartit. Le soleil chauffait son dos, et il se surprit à réfléchir :
« La mort peut venir à tout instant. Mais ce qui compte, c’est la trace que laisse ma vie… »

Il n’eut pas le temps de finir. Une mouette l’attrapa et s’envola. Serré dans son bec, il commençait à perdre connaissance.

— Pourquoi ne me manges-tu pas tout de suite ? demanda-t-il. Mort, je deviens vénéneux…

La mouette ne répondit pas, méfiante. Mais quand la terre se rapprocha, le Petit Poisson Noir reprit :
— Si tu veux nourrir tes enfants, mieux vaut me manger toi-même. Sinon, tu les empoisonneras.

La mouette hésita. Et dans ce moment d’incertitude, le Petit Poisson Noir se laissa tomber inerte. Croyant qu’il était mort, l’oiseau ouvrit le bec… et le poisson plongea dans le vide vers la mer !

Mais la mouette réagit vite : elle le rattrapa, plus vite qu’il n’aurait cru possible. Tout devint sombre et humide autour de lui. Il n’était plus seul : dans un coin, un minuscule poisson pleurait.

— Petit ! Arrête tes jérémiades, gronda le Poisson Noir. Réfléchis !

— Je suis en train de mourir… sanglota l’autre.

— Écoute : je veux éliminer la mouette pour que nous soyons enfin en paix. Mais avant, je dois te faire sortir. Dès qu’elle rira, tu bondis dehors.
Le Petit Poisson Noir se mit alors à gigoter dans tous les sens, chatouillant l’oiseau de l’intérieur. La mouette finit par éclater de rire. Le petit poisson jaillit… mais lui, le Poisson Noir, resta.

Soudain, la mouette cria et se tordit. Elle tomba dans la mer, s’agita… puis tout cessa.

Le minuscule poisson attendit. Mais jamais plus il ne revit le Petit Poisson Noir.

Et, aujourd’hui encore, nul ne sait ce qu’il est devenu…
































Le vieux poisson termina son histoire et dit à ses douze mille enfants et petits-enfants :
— Mes chers enfants, il est l’heure d’aller dormir.

Mais les petits protestèrent :
— Grand-mère ! Tu ne nous as pas raconté ce qui est
arrivé au minuscule poisson !

Le vieux poisson répondit en souriant :
— Ce sera pour demain soir. À présent, il est temps de se reposer. Bonne nuit.

Alors onze mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf petits poissons répondirent « bonne nuit » et se glissèrent dans leurs lits d’algues. La grand-mère ferma aussi les yeux et s’endormit paisiblement.














Tous dormaient… sauf un petit poisson rouge. Malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à trouver le sommeil. Toute la nuit, il resta éveillé, son esprit nageant vers la mer…

















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